Les Fables Géométriques

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Article de Joël Bassaget paru sur feu le site 720lignes (Libération) en 2010 :

Les Fables Géométriques 

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C’était l’Age de Glace de la 3D, c’était à la fin des années 1980 et dans les studios parisiens de la société Fantôme, personne ne se voyait encore à Madagascar. À cette époque, quand on voulait faire de l’animation en volume sur ordinateur, de la 3D, il fallait (en plus d’un gros dossier psychiatrique) s’armer de courage et frotter longtemps des silex pour créer des lettres qui tournaient sur elle même ou qui vous arrivaient dans la figure avec même, des fois, des reflets de lumière. C’était tellement génial qu’on parlait même de faire un festival spécial pour ce genre d’images et déjà des fanatiques erraient dans les apéros en prédisant des sornettes du genre qu’un jour prochain, on pourrait bien modéliser et animer en 3D une figurine toute simple, peut-être même avec des pieds. Et ça nous faisait tous beaucoup rire car les plus belles images que nous envoyait Pixar à ce moment là, c’était une lampe et un ballon, certes adorables et très bien faits, mais qui ne laissaient présager qu’un univers de tiroirs et de frigos. Seulement voilà, les humains sont comme ça : les sarcasmes ça ne les arrête pas plus que le vide intersidéral ou les hautes pressions des abîmes. Les innovations techniques et technologiques allaient suivre, mais pour l’instant, il fallait entamer la conquête du public, l’ascension de l’audimat bref, faire du contenu. Et avec les moyens disponibles, cela se résumait à avoir une très bonne idée.

Georges Lacroix, Renato et Jean-Yves Grall, fondateurs de la société « Fantôme » avaient bien compris tout ça. On ne peut faire que des formes géométriques ? Qu’à cela ne tienne pourvu qu’elles soient divertissantes ! (encore une parenthèse ici : l’année d’avant Bill Kroyer avait été nomminé pour l’Oscar du meilleur court-métrage avec Technological Threat, un cartoon dans lequel apparaissait un robot très géométrique redessiné à partir d’images 3D, comme quoi, ce n’était pas une idée aussi stupide). Et pour faire du divertissant, il faut du texte. Les trois lascars de la synthèse contactent donc Pierre Perret qui justement s’y connaît en textes et qui jette sa guitare pour empoigner son stylo avec lequel il couche sur un papier (forcément buvard) des vers iconoclastes reprenant (et ne parodiant pas comme il a pu être dit ailleurs) ceux de Jean de la Fontaine dans un style argotique et gouailleur. Mieux : au lieu de faire « comme si de rien n’était », les épisodes commencent par une présentation des formes géométriques (puis des couleurs dans la seconde saison) qui seront utilisées pour animer la fable du jour.

 

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Pour ce qui est de l’animation justement, il n’est pas besoin de vous faire un dessin pour vous faire comprendre qu’à cette époque, la synthèse se fait à grand coups de manivelles (ou de « moulinettes » comme disaient les développeurs qu’on enfermait dans les pièces les plus sombres et les plus reculées). Les animateurs du studio Fantôme, eux, avaient besoin de dessins. Ce n’étaient pas des cases de story-board ou des layouts traditionnels mais des dessins techniques, précis et côtés et il faut ici rendre un vibrant hommage aux jeunes pionniers français (que dis-je ? des conquérants !) qui ont relevé et gagné ce défi extraordinaire. C’était une poignée de passionnés multi talentueux, téméraires et infatigables (littéralement) qui se sont ensuite éparpillés et expatriés dans d’autres studios où ils ont motivé et inspiré la première vagues d’infographistes 3D. À grands coups de nuits blanches, cette poignée de Geeks inspirés réussit le tour de force d’inverser les données de base en faisant des contraintes et des limitations de leur outil un soufflet pour raviver sans cesse ce brasier créatif dans lequel ils jettent et leurs forces et leurs talents. Désolé d’être aussi emphatique, mais merde à la fin, ces gens là sont des héros qui n’avaient que des versions « zéro-point-zéro » !

Mais « Les fables géométriques » au final, ce n’est pas seulement une bonne idée ou une prouesse technique, c’est un vrai programme de télévision drôle et intelligent qui va être couvert de récompenses et de critiques élogieuses, toutes méritées. Pierre Perret dit ses textes avec une délectation évidente et même si ceux-ci sont la plupart du temps incompréhensible au premier visionnage (bourrés d’argot, ils demandent une certaine concentration pour être pleinement appréciés). Ce succès fut confirmé par le public qui s’est ensuite rué sur les cassettes VHS et les bouquins (qui aident sacrément à comprendre les délires à Perret) qui furent titrés de la série.

Hélas, de nos jours, à part à fouiller dans les bacs d’occasion en vidéo (kids, c’est l’appareil avec la fente devant qui est en haut de l’armoire), la série semble oubliée, on ne trouve même pas une vidéo à vous montrer et même les photos sont rares. C’est bien dommage car Les fables géométriques, en plus d’être adorable (et français !), c’est historique (et français !) et très drôle (et presque en français !). Alors à quand une réédition en DVD ?

J.B.

 

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